Le roi n'a pas sommeil

Cécile Coulon





4e de couverture :
« Ce que personne n ‘a jamais su, ce mystère dont on ne parlait pas le dimanche après le match, cette sensation que les vieilles tentaient de décortiquer le soir, enfouies sous les draps, cette horreur planquée derrière chaque phrase, chaque geste, couverte par les capsules de soda, tachée par le moutarde des hot-dogs vendus avant les concerts : cette peur insupportable, étouffée par les familles, les chauffeurs de bus et les prostituées, ce que personne n’a pu savoir, c’est ce que Thomas avait ressenti quand le flic aux cheveux gras lui avait passé les bracelets, en serrant si fort son poignet que le sang avait giclé sur la manche de sa chemise. »
Tout est là : le mutisme, le poids des regards, l’irrémédiable du destin d’un enfant sage, devenu trop taciturne et ombrageux. Thomas Hogan aura pourtant tout fait pour exorciser ses démons − les mêmes qui torturaient déjà son père.
Quand a-t-il basculé ? Lorsque Paul l’a trahi pour rejoindre la bande de Calvin ? Lorsqu’il a découvert le Blue Budd, le poker et l’alcool de poire ? Lorsque Donna l’a entraîné naïvement derrière la scierie maudite ?
La sobriété du style de Cécile Coulon − où explosent soudain les métaphores − magnifie l’âpreté des jours, communique une sensation de paix, de beauté indomptable, d’indicible mélancolie.


Mon avis :
Le livre de Cécile Coulon est du genre que l’on referme délicatement, avec un soupir de satisfaction, comme lorsque l’on tente de prolonger la sensation de bien-être ressentie lors d’une expérience douce et bienfaisante. Et pourtant, il ne décrit pas les images d’un bonheur béat, un peu guimauve, apte à faire vibrer la ménagère qui s’ennuie du fond de ses quarante ans et de son foyer trop ordinaire. Le monde de Cécile Coulon a l’âpreté d’un thé trop longtemps infusé ou d’un vin au tanin bien marqué. Les gens qu’on y croise sont taiseux, ombrageux, et semblent porter en eux toute la rudesse d’un monde où rien n’est facile, où la vie même se paie au content, en litre de sueur dans un travail qui semble ne jamais finir…
Le roi n’a pas sommeil nous projette dans l’Amérique de Faulkner, à une époque que l’auteur n’a pas connue, mais qu’elle parvient à nous faire vivre avec un grand talent. Son écriture, très épurée, a l’apparente simplicité des hommes et des femmes qu’elle nous décrit, leur sombre complexité aussi, et dans de magnifiques fulgurances, elle en évoque leur brillance qui parfois éclate au détour d’une émotion mal contrôlée… Le texte coule comme le sang dans les veines de Thomas Hogan, accélérant, ralentissant, au rythme de son cœur. Dans cette petite ville d’où l’on ne part pas, on n’est jamais seul, même dans la solitude, tant le regard des autres vous modèle et façonne votre destin. Thomas craint d’être comme son père… L’est-il vraiment ou se conforme-t-il à l’image qu’il croit percevoir de ce que lui renvoie son entourage ? Subit-il une espèce de malédiction atavique ou se forge-t-il lui-même son destin ?

Céline Coulon déroule son récit avec la force et la tenace régularité des saisons qui s’enchaînent et nous laisse en partant un goût d’inoubliable teinté de mélancolie, comme un carte postale ancienne qui nous ravit et nous interroge aussi. Du grand art !

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