Le dernier chasseur de sorcières


James Morrow
Traduit de l’américain par Philippe Rouard.



4e de couverture :
« Jennet contemplait le cylindre de cuivre poli, porte ouverte sur cent mondes invisibles. Comme il lui tardait de les explorer tous − le royaume des lichens, l’empire des eaux saumâtres, la république des écorces, le califat du sang humain.
— À moins que mon intuition ne me trahisse, un microscope est l’outil même qui pourrait enfin instituer la charge de chasseur de sorcières général sur une saine base philosophique, digne de s’appuyer sur la chimie, l’optique et les mécaniques planétaires. »
En 1688, Jennet, fille d’un célèbre chasseur de sorcières, a douze ans. Sa tante Isobel, grande admiratrice de Newton, se voit accusée de sorcellerie parce qu’elle a réussi à expliquer des phénomènes naturels tenus jusque-là pour divins. Jennet part à Cambridge dans l’espoir de convaincre Newton de venir témoigner à son procès. Mais Isobel est condamnée au bûcher et Jennet jure de consacrer sa vie à l’abolition de la loi contre la sorcellerie…



Mon avis :
Qu’est-ce donc que ce pavé de presque sept-cents pages qui nous parle de Newton et de sorcières ? Un roman historique ? Oui, certainement, puisque nous y croisons des personnages tout droit sortis de nos livres d’Histoire. Mais pas seulement, parce que le narrateur se permet quelques digressions vers des époques postérieures ou antérieures à celle du récit. De plus, le narrateur est… un livre ! Pas n’importe lequel, puisqu’il s’agit ni plus ni moins d’un des livres les plus importants de cette époque : les « Principes mathématiques de philosophie naturelle » d’Isaac Newton. Alors, est-ce un roman fantastique ? Mise à part cette bizarrerie, pas vraiment. On parle de sorcières, oui, mais du genre de celles qu’on brûlait, en ces temps où la science commençait à peine à soulever le voile de l’obscurantisme le plus fanatique. Pas de sorcière de conte de fée ou de mondes fantastiques. D’ailleurs, plus que de sorcières, on parle surtout de ceux qui les chassaient pour les occire, et de ceux qui voulaient les chasser de pensée humaine.
Pas un roman fantastique, donc, et pourtant ! En cette fin de dix-septième siècle, le fantastique était omniprésent. Parmi la population la moins instruite, on le rencontrait sous la forme de superstitions et de croyances soigneusement entretenues par les dévots de la chrétienté, qu’ils soient catholiques, protestants ou d’une autre obédience. Le diable était le bâton, le paradis la carotte et les ouailles avançaient en troupeau discipliné. Face à ce fantastique fantasmé, les érudits s’émerveillaient des dernières découvertes de la science dont les expériences montraient parfois des phénomènes bien plus étranges que les histoires racontées aux veillées… Et comme les savants n’avaient pas encore tout décrypté, il n’était pas toujours facile de reconnaître ce qui relevait de la physique de ce qui était du domaine du divin.
Oui, le fantastique était partout, même dans la science, mais comme nous le rappelle le livre de Newton, Philosophiae naturalis principia mathematica dans sa langue natale, la science était indissociable de la philosophie.
J’imagine déjà certains lecteurs : « sept-cents pages d’Histoire, de science et de philosophie… quel ennui ! Ce n’est pas pour moi ! » Détrompez-vous, ce livre est pour tout le monde ! Loin d’être fastidieux, ce pavé se dévore avec délice. Il est érudit, certes, mais jamais rasoir ni difficile à suivre. Le personnage principal, Jennet, est une vraie héroïne de roman d’aventure, et si sa grande œuvre est de nature intellectuelle, sa vie est pimentée de péripéties toutes plus haletantes les unes que les autres. On suit ses tribulations avec un réel plaisir, mais c’est avant tout par son esprit que cette fille de chasseur de sorcières nous séduit. Elle est brillante, passionnée, courageuse. Elle se lève contre l’absurdité de son siècle et ose, malgré sa condition féminine, remettre en question l’Église et le Pouvoir.
Tout cela donne un roman passionnant, riche et joyeusement iconoclaste qui allie plaisir intellectuel et divertissement, amusement et réflexion dans une écriture débridée et surprenante. Ne vous fiez pas aux apparences : ce gros volume est d’abord un grand livre. Si vous ne deviez en lire qu’un cet été, alors choisissez Le dernier chasseur de sorcière.

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